2018 n’est pas si loin, quatre petites années, et le souvenir écrasant de The Divine Triumph est encore bouillant dans nos mémoires. Quatrième long d’un ACOD en pleine possession de ses moyens, ce fut un choc frontal qui a laissé des séquelles, au point d’appréhender la suite des évènements. Car ACOD est une bestiole maléfique, de celles que l’on n’apprivoise pas, ou alors au prix de ses membres ou de sa santé mentale. Et en 2022, encore plus féroce, encore plus mauvaise, la bête revient pour bouffer du tympan par paquet de douze, avec un cinquième album encore moins complaisant, mais peut-être plus grandiloquent.
Passé chez les français des Acteurs de l’Ombre, le trio (Raph - batterie, Jérome - basse/guitare/composition et Malzareth - chant) n’a pas changé ses habitudes pour autant. Et c’est ainsi qu’il nous cueille à froid d’une intro classique à la Ramin Djawadi, intro qui nous projette dans un univers luxuriant, fait évidemment de violence, de complots rythmiques, d’assise brutale et de dérivations sadiques. Et ces quelques volutes de synthé douces comme du coton posées sur un lit de percussions tribales d’anticiper tous les débordements à venir.
On est immédiatement saisi par cette énorme production aux graves brillants. Profonde, polie, elle sert admirablement bien ces dix nouveaux titres qui rugissent de leur propre férocité, et permet d’apprécier un nouveau monde décrit avec force détails, et qui ressemble à s’y méprendre à un enfer de Dante relooké pour pécheurs indécrottables. On y sent la fournaise qui émane des cratères, la noirceur qui s’abat comme un linceul, et le discours véhément qui fait trembler les rochers. Immédiatement, ACOD s’affirme, et reprend les débats là où il les avait quittés. La pression unique de l’axe Raph/Jérome est intense, le chant de Malzareth proche des chants de Maldoror, et l’équilibre entre franchise Death et puissance Black est une fois de plus remarquable.
Les mots se détachent comme autant de mensonges proférés pour sauver sa peau, et cet interlude parlé comme une tragédie grecque ne fait qu’accentuer la théâtralité de l’ensemble, toujours aussi poignante. En choisissant de ne pas se réinventer, ACOD flatte dans le sens du poil, et continue de faire ce qu’il sait faire de mieux : bousculer, choquer, provoquer, pour mieux perfectionner une méthode éprouvée. Et Fourth Reign over Opacities and Beyond de son classicisme, s’inscrit immédiatement dans la continuité d’un parcours sans embuches.
Rien de neuf, mais de légères variations sur un même thème, des dissonances, des mélodies larvées ou amères, un clavier en contrepoint pour aérer le tout et le rendre plus mystique, et évidemment, une collection de riffs digne de la bibliothèque d’Alexandrie. Des riffs parfois simples, et évidents comme celui de l’imparable « The Prophecy Of Agony », ou ceux noyés dans une mer d’arrangements sur le déversoir « Through The Astral Door ».
Très légèrement plus court que son aîné, ce cinquième long est d’une concision rare. Les fidèles reconnaîtront immédiatement la patte de leurs maitres, et les autres, ceux qui jusqu’ici ont fait semblant de ne pas entendre, découvriront un univers unique en son genre, plaçant au même plan l’efficacité et la majesté. Ne choisissant jamais vraiment son camp, tergiversant entre les styles, ACOD reste libre, et s’exprime comme bon lui semble. Comme d’habitude, nous passons donc par une galerie d’humeurs, toutes maussades, entre Thrash poussé à son paroxysme, Death compact et Black Metal guerrier et noble.
Les moments forts ne manquent pas, et si quelques idées se retrouvent d’un morceau à l’autre, si les nappes de synthés sont parfois évidentes, le trio trouve toujours une approche subtilement différente pour affirmer son propos. Ainsi, sous des atours classiques, « Nekya Catharsis » se permet un passage terriblement accrocheur et proche d’un CARCASS démoniaque, tandis que « Artes Obscurae » pratique les arts obscurs sur fond de chœurs féminins et d’instrumentation grondante. Nous sommes plongés dans un film pour les oreilles, avec sa tension, sa progression, son crescendo dramatique, et son final hors proportions, qui laisse les tympans en miettes.
Capable de nous amener très logiquement à un dénouement à la hauteur des débats, ACOD jongle entre les rythmes, oppose la simplicité d’un mid tempo à des lignes de guitare sournoises, provoque le spectre d’un Heavy Metal vraiment noir, pour finalement s’affirmer comme unique dans sa catégorie.
S’il est logique de dire que le groupe a toujours négocié les virages avec grand soin, Fourth Reign over Opacities and Beyond ménage des freinages au bord du ravin, et des poussées de vitesse dans les longues lignes droites. « Empty Graves / Katabasis », qui termine la course dans une odeur de bitume fondu, se repait de sa propre longueur pour développer une grandeur fort à propos. Double grosse caisse écrasante sur fond de voix éthérées s’évanouissant dans la nuit, syncopes efficaces, et compteurs tous dans le rouge pour la surchauffe finale.
On se délecte de cette conclusion qui clôt un album encore une fois largement au-dessus de la mêlée, avec juste ce qu’il faut de formalisme pour rassurer, et cette petite pointe d’audace pour se projeter vers l’avenir. Quelques mots en français, quelques notes de piano, quelques voix dans le lointain, une basse soudainement proéminente, les astuces ne manquent pas, et ACOD s’impose une fois encore, sans forcer, mais en laissant ton talent murir avec les années.
Et ces années vont passer, inéluctablement. Et dans quelques-unes, nous diront que le souvenir de Fourth Reign over Opacities and Beyond est encore écrasant.
Titres de l’album :
01. Sur d'Anciens Chemins...
02. Genus Vacuitatis
03. The Prophecy Of Agony
04. Sulfur Winds Ritual
05. Nekya Catharsis
06. Infernet's Path
07. Artes Obscurae
08. Fourth Reign Over Opacities And Beyond
09. Through The Astral Door
10. Empty Graves / Katabasis
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