Si je vous parle de la scène Black grecque, vous allez irrémédiablement penser à quelques noms inévitables qui ont fait sa réputation.
Vous me parlerez de ROTTING CHRIST évidemment, la locomotive des ténèbres, VARATHRON ou NECROMANTIA pour les plus anciens, THOU ART LORD et DARKEST OATH pour la période de transition, et si vous souhaitez apporter un éclairage contemporain au débat, vous mentionnerez sans doute certains albums de RAVENCULT, de MACABRE OMEN ou d’EMPIRE OF THE MOON.
Ce fameux BM grec, sans concessions, mais qui pioche quand même dans son propre héritage culturel pour apporter une touche « exotique » à une musique qui ne l’est pas du tout, et qui se permet quelques citations folkloriques pour enrichir son art, par l’utilisation de bouzouki, de la lyre…Et qui fait constamment référence à sa propre mythologie, un peu comme ses homologues scandinaves qui n’hésitaient pas à piller les valeurs ancestrales pour affirmer leur particularisme et leur élitisme.
Mais j’espère en tout cas que si ce genre de conversation avait vraiment lieu IRL, quelques-uns d’entre vous feraient allusion au si étrange quintette AENAON, qui peut sans conteste être considéré comme une curiosité locale, très éloignée des considérations primales et bruitistes de ses collègues de croix inversée. AENAON, c’est une carrière débutée en 2005, et qui a trouvé son premier point d’orgue six ans plus tard via leur premier LP Cendres et Sang, et son titre en Français dans le texte. Un premier LP intrigant, qui n’avait pas convaincu tout le monde, et qui faisait suite à une poignée de démos, de EP et de splits, censés roder le groupe à son identité et à son répertoire pas encore trop décalé.
Extance, le second longue durée avait beaucoup plus intrigué les mordus d’un BM affranchi de ses codes les plus restrictifs, et avait même permis au quintette Grec de revendiquer une certaine affiliation avec l’Avant-garde du Black Metal, en multipliant les allusions hors contexte.
Aujourd’hui, ce presque même quintette (Astrous – chant, Achilleas C et Anax – guitares, Orestis Z – saxo et Nycriz – batterie) revient nous compter quelques tranches de légende hellène par l’entremise de son troisième et crucial LP, sobrement intitulé Hypnosophy, et il n’est pas vain d’affirmer qu’ils ont encore plus affiné leur vision d’une approche progressive du BM, et toujours aussi expérimentale dans le fond et la forme.
Difficile de les rapprocher d’autres entités aussi bravaches, mais dans un élan de vulgarisation, ce troisième LP peut éventuellement se targuer d’une ressemblance lointaine avec les travaux d’autres ensembles/artistes comme IHSAHN, ENSLAVED pour ce côté mélodies Pagan prononcées, mais aussi DODHEIMSGARD bien évidemment, la référence en la matière, sans oublier des Japonais de SIGH pour cette propension à tordre l’axe central BM pour lui faire épouser des formes instrumentales libres. Première chose à remarquer pour les néophytes, l’utilisation intensive d’un saxo dans un contexte rude et âpre, qui loin de ne servir que de gimmick étrange, apporte une couleur prononcée qui tranche avec l’obscurantisme ambiant. Ce même saxo répand à intervalles réguliers ses effluves cuivrées, et apporte une indéniable plus-value à des morceaux déjà très riches et évolutifs, comme le démontre n’importe quelle piste de ce Hypnosophy, qui fonctionne en effet comme une philosophie de l’hypnose musicale.
Les différences entre Extance et Hypnosophy sont surtout palpables au niveau de l’affirmation du caractère outrancier de la formation grecque, qui a mis à profit ces deux années de latence pour peaufiner les aspects les plus mélodiques et mystiques de sa musique. La trame narrative n’a pas vraiment changé, puisque nous retrouvons ces longues progressions étranges et biscornues, mais hautement harmonieuses dans la dualité agression/séduction
Le groupe n’a pas renoncé à proposer de longues suites qui trouvent leur épiphanie dans la clôture « Phronesis – Psychomagic » et son long quart d’heure d’expérimentation de toute limite, mais ces mêmes progressions se veulent plus riches et paradoxalement plus concises et compactes, malgré leur timing libre.
En écoutant certains passages relativement obscurs, impossible de ne pas penser au VIRUS de Carl-Michael Eide, pour cette approche déviante d’un BM d’avant-garde qui finalement se détache de plus en plus de ses racines. Celles des AENAON sont évidemment locales, bien que leur musique garde une forte emprunte scandinave dans cette apparente froideur de ton de composition, et c’est sans doute pour ça que les rares parallèles dressés le sont avec des formations du grand Nord. Mais ne soyez pas dupes, Hypnosophy n’a pas besoin de tuteurs pour pousser en vous, et ses pistes sont si riches et complexes qu’il vous faudra des semaines d’écoute pour en saisir toutes les subtilités.
Un seul morceau sous la barre fatidique des cinq minutes, et de longues divagations instrumentales qui savent pourtant très bien où elles souhaitent vous mener, à l’image de l’introductif « Oneirodynia », qui débute les hostilités d’un torrent de blasts ravageurs, dont la brutalité est appuyée par le chant si particulier et fluctuant d’Astrous. Et puis soudain, le saxo rentre en jeu pour diluer ses nappes de cuivres dans le climat d’ultraviolence ambiant, comme pour créer une strate de sons positifs flottant dans une atmosphère oppressante. Presque Folk Black par instants, mais surtout incroyablement mélodique dans la disharmonie, tout l’art des Grecs est étalé dans ce premier morceau, qui unit dans une noce étrange les effluves flashy des glorieuses eighties (ce fameux saxo si symptomatique de cette décennie et utilisé ici comme tel), et les dérives expérimentales et brutales d’un vingt-et-unième siècle qui assume l’avant-garde comme seule alternative à l’immobilisme d’un BM qui s’est un peu trop abreuvé à sa propre source tarie.
Difficile pour certains d’assimiler ces lignes de chant doubles et triples, qui chevrotent un peu, mais je dois avouer que c’est justement cette fragilité vocale confrontée à une diabolique assurance instrumentale qui rend pour moi AENAON si unique. En une seule tranche, le groupe juxtapose une effarante violence à des moments de quiétude presque zen, avant qu’un solo typiquement Heavy Metal ne vienne interrompre le ballet réglé avec précision.
Chaque morceau, indépendant des autres, mais relié par une thématique commune apporte son lot de surprises, à l’instar du médian « Earth Womb »…Mid tempo subtil, souligné de chœurs mélodiques et typiquement HM, qui se rassemblent pour célébrer un refrain hautement mélodique et catchy, avant une reprise tonitruante qui permet au saxo une fois de plus de se mettre en avant. Blasts, chant d’outre-tombe, break singeant le FLOYD et SAMAEL, pour une danse dans les bras de l’occulte qui se termine dans le minimalisme d’un break malsain et pourtant séduisant…
Et comme le quintette n’est pas avare de fausses pistes, il se lâche sur un surprenant de passéisme « Tunnel », qui se veut point de jonction entre les premiers HELLHAMMER et le SIGH le moins complaisant sans sa recherche de sonorités inédites. Solo de sax débridé et presque free, tempo martelé d’une double grosse caisse impitoyable, pour un hit improbable qu’on imagine très bien repris de fait en chœur live.
Impossible de ne pas faire une ultime allusion à la longue procession finale qui prend son temps pour imposer sa direction, et qui se veut terriblement mélodique et presque nostalgique. Guitare en écho qui semble pleurer au loin, pour une première moitié en intimisme harmonique qui finit par libérer ses frustrations lors d’une ruée véloce maîtrisée, qui cette fois ci, fait la part belle aux claviers. Chant BM, doublé de nappes vocales éthérées et plaintives à la Tom Warrior/OPETH, pour un titre qui malgré sa longueur fait partie des plus stables du lot.
Comment synthétiser une telle tentative qui échappe à toute rationalisation restrictive ? Enumérer ses composantes ? Parler une fois de plus de ce saxo si intelligemment utilisé pour devenir un acteur à part entière, sans pour autant se calquer sur l’usage qu’en font les SHINING ? Evoquer un mélange entre VIRUS, SAMAEL, DODHEIMSGARD et même ARCTURUS pour situer sur la carte de la liberté artistique un quintette qui de toute façon y a sa place sur une île perdue quelque part entre la mythologie et la réalité ?
Ou tout simplement et prosaïquement dire qu’AENAON, de curiosité piquante est passé référence absolue d’un BM décomplexé et troublant, en seulement quelques albums et quelques années ?
Mais écoutez Hypnosophy, et laissez-vous emporter par cette liberté que certains qualifieront d’avant-garde par facilité. Je préfère y voir une pièce de musique libre, aussi mélodique qu’elle n’est brutale, aussi onirique qu’elle n’est concrète.
Musique concrète et onirique ? La formule me plaît. Comme cet album.
Titres de l'album:
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01/05/2025, 09:11
C'est clair que ça fait mal au cul de voir la prog' du festival depuis quelques années... faut pas s'étonner hélas que le public se fasse de moins en moins nombreux, alors qu'avant le Covid l'affiche avait chaque année de la gueule !
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Première écoute décevante, la seconde plus convaincante. Malgré tout un peu déçu après le très bon World Gone Mad
29/04/2025, 08:26
Et pitié plus jamais de thrash//bllack/death à la con, choisit ton camp camarade !.
29/04/2025, 02:27
Je veux une scène vivante et organique voilà tout. Je constate une baisse en qualité, la scène metal ressemble de plus en plus à un musé. Mon expérience c'est que tu as un bon groupe sur 4 dans une soirée live maintenant. Il y a pas si (...)
29/04/2025, 02:24